Immersion au Maha Kumbh Mela 2025

Les coulisses d’un record

L’évènement fera date ! avait promis Narendra Modi. Il n’espérait pas moins de 400 millions de visiteurs, ainsi prouverait-il à la face du monde et à tous les électeurs Indiens que seul son pays est capable d’organiser pareil rassemblement. Ailleurs que chez lui, personne ne conteste cette exploit évènementiel qui ne sera probablement jamais égalé. Ayant participé six ans plus tôt au dernier Ardh Kumbh ici-même à Prayag, où on comptabilisait tout de même 120 millions de pèlerins, j’avais peine à croire qu’on puisse en rajouter en toute sécurité. Trois fois ? Quatre fois plus ? C’était inimaginable et pourtant les faits semblent s’approcher des pronostics. Mise à part la Chine, quelle nation disposerait d’une population suffisante pour assurer une participation suffisante ? Ajoutons à cela quelques millions d’étrangers suffisamment motivés pour affronter une épreuve physique, émotionnelle, sanitaire, qui témoigneront sur les autres continents de cet exploit à caractère religieux, démontrant que la ferveur religieuse est encore capable de la plus grande mobilisation humaine en ce siècle de sécularisation.

Certes la Mort a frappé massivement dans une panique collective lors du premier Grand Bain ! Tant qu’à faire, mieux vaut mourir au Sangam du Gange et de la Yamuna lors d’un Maha Kumbh Mela exceptionnel si Celle-ci s’avère inévitable. Et c’est alors que toutes les critiques se déchaînent pour démontrer que voilà ! l’incompétence est démontrée ! En cette fin de mela, la police et la sécurité ont su corriger les débordements dramatiques et ont assuré davantage de sérénité dans les mouvements de foule. Mais pour ces malheureuses victimes et leurs familles, ce qui devait être une fête s’est achevé dans la panique et le deuil. La Camarde a frappé une seconde fois dans un même débordement à l’annonce d’un train supplémentaire en gare de Delhi en direction de Prayag Raj. J’ai aussi été témoin d’un énième feu de tente, soumis aux vapeurs pestilentielles caractéristiques de l’incendie alors que je passais dans le panache de fumée.

Ce dont je puis témoigner, avec tous les amis qui m’accompagnaient, c’est que l’évènement a produit une extraordinaire mixité entre les peuples et les différents courants religieux de l’Hindouisme, entre les Indiens et les visiteurs, entre les générations, entre les sexes, alors que ces distances humaines prennent souvent l’ascendant en Inde dans la vie quotidienne. Il y régnait la joie, l’effervescence, la solidarité, la compassion parfois dans l’épreuve.

Rien ne sera conforme à nos prévisions !

On a beau filtrer son eau, utiliser des aditifs purificateurs, être expert en huiles essentielles, porter son propre gobelet de sadhu, rejeter les plastics et être plus écologiste que le Grand Écologue, il y a toujours un moment où les microbes de l’environnement profitent d’une faille pour coloniser notre organisme. Une poussière fine se charge en quelques jours de tapisser nos poumons, à laquelle s’ajoutent les fumées des dhunis et la combustion des chiloms.  Que ce soit par une tourista foudroyante, par les bronches infectées ou par le rhume purulant, la Nature nous rappelle à l’humilité au cœur de notre intimité corporelle. Rares sont ceux qui vont échapper à la mauvaise journée et au protocole de chute et de renaissance, ne sachant plus où et comment se reposer, tributaires des latrines les plus proches, sans pouvoir éviter les cabines déjà débordantes d’excréments au moment où nous y ajoutons les nôtres. Bref, une mauvaise journée en perspective ! C’est alors que les qualités ou les faiblesses humaines se révèlent, particulièrement dans l’assistance à notre prochain en détresse dans sa propre chair. La fatigue et le trop plein d’émotions exacerbent notre capacité d’empathie ou au contraire notre réaction égoïste et protectrice. Si le kumbh mela n’a pas réussi à susciter de l’empathie et de la solidarité, de quel progrès spirituel parlons-nous ?

J’avais prévenu les amis qui souhaitaient m’accompagner : nous aurons beau assurer un minimum de confort et de sécurité par l’intermédiaire d’amis Indiens sur place, rien ne sera conforme à nos prévisions ! Et la réalité dépassa notre prudente mise en garde. La fièvre typhoïde a terrassé notre homme de confiance, le sadhu protecteur autour duquel nous devions nous regrouper est parti précipitamment avant notre arrivée alors qu’il était depuis deux ans le pivot de notre projet. Nous nous sommes retrouvés dans le mela tels des vagabonds ou des réfugiés climatiques à la merci de la générosité protectrice des babas. Soit nous les connaissions de longue date, soit nous les découvrions pour la première fois. En réalité ce fut une expérience collective extrême qui nous permit de nous entasser comme des sardines entre 12 et 15 personnes dans des tentes on ne peut plus sommaires, accompagnés toutes les nuits par des haut-parleurs hurlant les chants des Sîtâ-Râm ! Les communautés religieuses qui disposent d’un accompagnement musical honorent leur divinité d’élection par une couverture sonore maximale mais les scènes voisines n’en restent pas là et répondent aussi fort que possible à leurs concurrentes. Si bien qu’une cacophonie sonore s’installe jour et nuit, sans trêve hélas ! vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Après les deux premières nuits blanches, on finit par sombrer dans quelques heures de sommeil.

Générosité et gratitude dans ce monde hostile

Faisons-nous vraiment tout ce chemin pour en arriver là ? Heureusement il y a les rencontres flamboyantes, les retrouvailles avec de vieilles connaissances mais aussi les déceptions face aux personnages nébuleux en quête de notoriété à l’occasion du kumbh mela. Qu’importent les imposteurs, qu’importent les 90% de mendiants qui, nus et cendrés pour revendiquer leur appartenance aux sectes shivaïtes, survivent dans la concurrence ! La bénédiction par la plume de paon du naga baba n’a de sens que si elle est gratuite, détachée du fruit de l’action. La dépose d’un petit billet devant le feu sacré du dhuni en recevant les cendres de la main du sadhu est bienvenue, certes, mais une bénédiction ne peut être pécuniairement intéressée.

Une Espagnole de Galice arrive au mela précisément un jour de bain royal, se dirige vers le samgam comme tous les pèlerins qui connaissent la légende fondatrice des quatre goutes d’amrita tombées dans la mêlée entre deux bandes divines rivales.  En cette lointaine époque du barattage de l’océan, elles se disputaient un pot extraordinaire contenant le nectar d’immortalité, d’où le terme ‘kumbh’ qui signifie pot, tandis que ‘mela’ signifie festival, rassemblement. De ce combat mouvementé entre les dieux et les anti-dieux est donc tombée une goute, précisément au confluent de la Yamuna et du Gange ainsi que de la Sarasvati depuis disparue de son lit originel. Cette jeune mère de famille arrive donc tant bien que mal au confluent, emportée par le flot humain. Là, elle se déshabille et laisse ses affaires sous la protection d’un voisin ou d’une famille et s’en va barbotter dans une eau à mi-cuisses avec des intentions salutaires. Revenue non sans mal à l’endroit où elle s’est dévêtue, elle se rend à l’évidence qu’on l’a d’abord soulagée de ses biens terrestres, dont les 4000 euros qui devaient assurer son voyage en Inde. Par la même occasion elle s’est vue dépouillée de toute identité administrative : passeport, visa et autres identifiants d’appartenance. Ce pourrait être un grand jour sur la voie de la désidentification spirituelle mais cela produit d’abord un traumatisme terrible, des sentiments d’abattement et de trahison, avec l’angoisse qui monte face au futur immédiat. Tout autant perdue physiquement, elle ère dans la ville éphémère la plus peuplée du monde (le kumbh mela) et se présente finalement devant la tente du mahant Surendra Puri. On l’imagine en pleurs, ne sachant par quelle démarche commencer, et c’est alors que le miracle se produit : elle est intégralement prise en charge par Surendra et ses compagons. Nous l’avons rencontrée là, nous nous sommes liés d’amitié alors qu’elle résidait dans ce groupe de sadhus, expérimentant dans la joie son pèlerinage prolongé, nullement décidée à quitter son protecteur et ses nouveaux coreligionnaires, jusqu’à ce qu’elle revienne peut-être à son ancienne vie civile et retrouve bientôt sa famille.

Entre exhibitionnisme et dépassement de soi

Quelques ascèses spectaculaires sont exposées de façon très démonstratrice dans le Juna Akhara, au cœur du mela, là où les gardiens de la tradition spirituelle sont réunis sous leurs différentes bannières shivaïtes. L’un reste debout sur une jambe pendant douze ans en s’appuyant sur une petite balançoire ; l’autre a levé définitivement le bras droit jusqu’à ce qu’il sèche comme une branche morte ; un autre encore tente de démontrer sa libération des pulsions sexuelles en enroulant sa verge autour d’une pince à feu puis exécute une rotation complète derrière ses fesses ; éventuellement un collègue peu grimper sur l’instrument de torture et y rajouter tout son poids. Toutes sortes d’ascèses plus cocasses les unes que les autres sont connues de longue date alors qu’un sadhu incognito a entrepris une sadhana peu commune. Un ami français vient de le rencontrer dans un coin perdu du mela, à l’abri de la curiosité des visiteurs de la ‘Foire de Prayag’ ! Il s’est enchaîné par le haut du buste jusqu’aux cuisses de telle sorte qu’il ne puisse se relever. Il se déplace courbé, plié en trois segments sous le joug de sa mortification. Il prétend avoir obtenu dès les premiers mois des pouvoirs intellectuels surprenants puis d’autres pouvoirs insoupçonnés, et être rapidement parvenu à un état de complète libération spirituelle. Il a entrepris son tapas pour une durée de douze ans et il en sera libéré dans les prochains jours, précisément le jour de la Shiva ratri. Mais plus le jour fatidique de son désenchaînement approche et plus une question le taraude : il se demande s’il ne va pas perdre ses pouvoirs yoguiques en même temps qu’il se délestera de ses entraves.

Je veux rencontrer ce phénomène avant de quitter le mela mais une proportion importante des tentes est en cours de démontage avant la fin du festival et certains campements sont désertés. C’est le cas pour le sadhu enchaîné qui s’est traîné vers je ne sais quel temple pour attendre la Shiva ratri. Les mêmes circonstances de démontage des tentes nous ont exilés à deux heures de marche au fin fond du mela. Bref, je me suis fait une raison, je ne rencontrerai pas le phénomène. La nuit tombant, j’ère comme d’habitude d’un point à un autre en suivant le flot humain quand je distingue dans la cohue un vieux sadhu avançant péniblement, tout recroquevillé. L’obscurité me trompe peut-être, ne suis pas en train de croiser mon sadhu enchaîné ? Je rebrousse chemin, je rattrape cette carcasse humaine qui se meut difficilement, je crois bien distinguer les liens de fer qui l’entravent, je me prosterne à ses pieds, je suis en larmes et j’exprime ma gratitude, je saisis une jambe… en plastic… et je la baise… une seconde de trouble me fait comprendre que je me suis trompé de personnage. Dans ma confusion je relève les yeux vers la tête du sadhu et je rencontre son regard lumineux et accueillant. Il est soutenu sous l’aisselle gauche par une béquille anglaise, du côté de son amputation, et pendant que je continue de tenir sa jambe factice, il dégage son moignon de la prothèse pour satisfaire mon étrange curiosité. Sa cuisse est amputée juste au-dessous de la hanche. Il me bénit très gentiment et me laisse à mon désarroi. J’ai baisé une prothèse creuse, emboitée on ne sait trop comment à son moignon, cependant dans ma méprise j’ai entrevu la sérénité dans le regard de ce vieillard.

Ascétisme et intégration

Je m’interroge sur les diverses motivations des participants, notamment celles de ceux qui comme nous viennent de très loin pour partager un évènement réputé exceptionnel. Pour les hindous, les réponses restent largement du domaine eschatologique, à quelques différences près. La croyance en la possibilité de se libérer rapidement et définitivement du cycle des renaissances motive les pèlerins pour accomplir coûte que coûte le bain dans le sangam à l’heure la plus propice fixée par les astrologues. Faudra-t-il avoir accompli les quatre melas, Prayag, Haridwar, Nashik et Ujjain, pour voir la fin de l’errance spirituelle dans une humanité en souffrance ? Ou bien le bain de Prayag sera-t-il suffisant pour ne plus errer de corps en corps, toujours dans la même optique libératrice, mais dans un état transitoire sans devoir repasser par une constitution matérielle ? Ce sont parmi d’autres des projections qui circulent dans la tête des pèlerins et qui sont accréditées ou non par les pandits. Les savants hindous ne semblent pas tous d’accord sur cette affaire.

Mais pour nous autres étrangers, l’éventail des motivations reste nettement plus flou. Le matraquage médiatique a certainement décidé certains touristes en quête d’évènements exotiques. Je les plains sincèrement s’ils ont dû affronter la bousculade, l’absence d’hygiène, la sidération face à la nudité des naga babas, le décalage culturel et la tourista en prime, sans trouver pour autant un sens spirituel à leur voyage. Témoigner glorieusement de sa présence au Maha Kumbh Mela auprès de ceux qui précisément n’y étaient pas et n’auraient surtout pas voulu prendre le risque d’y participer relève de la sottise et de la vantardise.

Les premiers bains du mois de janvier jusqu’à celui du 3 février ont aussi été l’occasion pour des organisations religieuses se réclamant de l’’Hindouisme d’organiser des pèlerinages encadrés, avec réceptions dans leurs akharas respectifs. Ils ont cependant subi le brouillard, la pluie, l’humidité, mais ils ont pu s’intégrer à l’élan spirituel du moment. Ont-ils vraiment eu la certitude qu’ils se débarrassaient définitivement de leur karma ou, pour le moins, amélioraient sérieusement leurs perspectives libératrices ? A chacun d’y répondre. Les uns garderont dans un coin de leur tête une objectivité toute proche du scepticisme, d’autres, convertis de fraîche date à quelque secte prosélyte, seront les gardiens scrupuleux des codes religieux nouvellement acquis, surtout lorsqu’ils prêchent devant des personnes fragiles en quête de transcendance, quitte à la rechercher aussi loin que possible de sa propre culture. L’herbe est toujours meilleure dans le champ d’à côté !

Les moines et les ascètes de l’Inde ou des pays bouddhistes de l’Orient seraient-ils plus sages, plus à même de nous transmettre des valeurs et des techniques qui nous font défaut en Occident ? A l’évidence ces personnages à ‘haute valeur spirituelle ajoutée’ sont beaucoup plus nombreux que partout ailleurs dans notre monde. Le mela de Prayag ne laisse aucun doute sur la vivacité des pratiques spirituelles de l’Hindouisme et sur le renouvellement des générations d’ascètes. Au bas mot j’ai déjà écarté 90% des babas mendiants, concurrents dans leurs apostrophes aux pèlerins comme s’ils vendaient des tomates. Le reste des personnages crédibles, hommes et femmes, représente encore un énorme vivier spirituel qui renouvelle les traditions anciennes. L’Hindouisme ne limite jamais ce qu’il considère comme issu du sanatana dharma à un numerus clausus des confréries hindoues. Chaque guru peut revendiquer une nouvelle lignée s’il est suivi par des disciples et s’il fonde un ashram. A ce rythme-là, le kumbh mela ne cessera d’agrandir sa superficie qui est déjà immense s’il recueille toutes les futures obédiences de l’Hindouisme.

Cette première question en appelle une seconde : les étrangers, nés hors de l’Inde et de sa culture, sont-ils amenés à s’intégrer dans la tradition renouvelée du sanatana dharma ? On croise certains Occidentaux dans les tambus en discussion avec les sadhus ; ils peuvent fumer le chilom avec eux et ils s’accoutrent souvent de manière ressemblante mais rarement identique aux sadhus. Ils et elles ont les cheveux tressés en jatas, sont habillés comme l’étaient déjà les hippies des années 1970 en Inde, pratiquent assez souvent le yoga postural et ont des rudiments de culture indienne. Ils et elles dénotent cependant par leurs tatouages alors que les sadhus Indiens n’ont jusqu’à présent jamais accepté ce genre de souillure sur la peau, même si elle peut être esthétique. A partir du 10 février de cette année 2025, on en voyait rarement sur le site du mela. Alors, cette continuité générationnelle chez les sadhus, les naga babas, les gurus, et pourquoi pas les mahants, va-t-elle s’étendre à des Occidentaux ? Rien ne le laisse prévoir pour le moment, à moins de parler correctement dans une langue indienne, et de préférence le hindi, afin de ne pas limiter l’enseignement à nos compatriotes occidentaux. La reconnaissance se produira en Inde. Pas seulement parmi l’entourage dont est issu un Européen, un Américain ou de quelque origine étrangère que ce soit. Il existe cependant une exception qui a déjà convaincu les Indiens depuis plusieurs années, en l’occurrence il s’agit de Ben Baba. Arrivé à pied depuis sa Suisse natale en Inde pour étudier le bouddhisme à Dharamsala, il est entré en Inde avec une aura messianique et depuis il ne cesse d’être vénéré par les hindous qui le croisent. Ils le reconnaissent immédiatement car il a fait l’objet de nombreux reportages lors du dernier mela de Haridwar. Se déplaçant à pied, sans ressources et sans recours à la technologie moderne, il est interpelé en permanence, il donne son darshan, il répond naturellement et humblement, sans jouer la comédie à toutes les sollicitations qui l’assaillent. (Lire à ce sujet son premier ouvrage : Two little wandering monks) du même Benjamin Viatte.

Cette année j’en fus le témoin privilégié en partageant avec lui une semaine au kumbh mela. Il est récupéré fraternellement par des ascètes qui rêvent de le voir intégrer leur akhara mais il suit son chemin tout en étant l’ami des mahants et des gurus et des guru mâ. Il revendique cependant son indépendance et assume son nom spirituel inspiré du Bouddhisme : Ahimsakh, ce qui signifie l’ami de la non-violence. Il restera pour la plupart des hindous Ben Baba car la presse l’a popularisé à un moment où il était à peu près le seul sadhu occidental en Inde à l’époque du COVID, cependant je crois que la personnalité de Ben est très appréciée des Indiens qui devinent en lui une palette de qualités humaines et spirituelles qui n’existent pas à ma connaissance parmi les profils psychologiques des personnalités spirituels de l’Inde contemporaine.

J’ai entendu plusieurs fois cette année dans nos conversations avec les sadhus un discours universel sur le sanatana dharma, avec des a priori et des arguments historiques. Comme toutes les grandes civilisations nées dans l’Antiquité, celle de l’Inde souffre d’un ethnocentrisme excessif. À les entendre, leur culture védique serait la mère de toutes les civilisations qui se sont progressivement dégradées en s’éloignant géographiquement du bassin culturel initial, de même pour leurs croyances et leurs rituels. Cette tendance à la séparation s’inverse dans un nouveau discours qui s’articule particulièrement bien avec la médiatisation mondiale du kumbh mela. Les humains seraient en voie de réintégration des valeurs spirituelles éternelles ! L’Hindouisme, critiqué à juste raison comme défendant une société de castes et de privilèges dus aux karmas précédents, relâcherait ses pratiques endogamiques exclusives. Les sadhus donneront-ils l’exemple de l’inclusion et de l’égalitarisme spirituel ? Je ne décèle pas une telle évolution vers l’abolition des castes dans la plupart des familles indiennes mais il est possible que l’exemple vienne d’en haut, c’est-à-dire des personnes les plus éveillées spirituellement. Elles me semblent prêtes, en minorité représentative, à reconnaitre les qualités sattviques et dharmiques des sadhakas d’origine étrangère. Jusqu’à présent leur acceptation pouvait faire partie d’une stratégie de communication mais la hiérarchie restait bien établie selon les origines et les naissances. Alors la valeur suprême du sanatana dharma réapparaitra-t-elle dans des sociétés non hindoues grâce à des hommes et des femmes qui se remettent sur le chemin de la spiritualité intemporelle ? Il faudra surveiller cette évolution dans l’esprit des Indiens lorsque l’effervescence du kumbh mela sera retombée.

Je voudrais remercier tous les amis qui ont traversé avec moi cette belle aventure du Maha Kumbh Mela 2025. Je citerai particulièrement Benjamin Viatte (alias Ben Baba, alias Ahimsakh), Iva Viatte, sa mère (alias Sarasvati Giri 1), Philippe Djoharikian, Claudia Ruff (alias Sarasvati Giri 2), Docteur Mahesh et le Pr Anuradha Choudry qui nous a fait une visite éclair au juna akhara. Ceux-là sont à l’évidence des personnages très évolués, en voie d’intégration réussie dans la culture complexe des ascètes de l’Inde. Et je n’oublie pas tous les autres amis qui découvraient avec nous le milieu très fermé, et cependant très représentatif de l’ancienne tradition ascétique de l’Inde.

Rodolphe Milliat (alias Rudra Giri)

Petit glossaire du Kumbh Mela

Akhara : monastère ou lieu de regroupement de chaque communauté ascétique.

Amrita : boisson de l’immortalité et transmutation magique de l’eau des rivières dans le cadre des melas.

Ardh kumbh : demi kumbh, intercalé entre chaque kumbh mela dans une configuration astrale opposée. Seuls les sites de Prayag et de Haridwar peuvent prétendre à un ardh kumbh.

Baba : terme amicale pour désigner un père dans le domaine spirituel.

Dhuni : aire carrée ou circulaire où un feu est entretenu le temps de la présence des sadhus.

Guru mâ : femme guru.

Jata : dread locks.

Juna akhara : le cœur du mela, le lieu où s’installent les sectes des ascètes nus et cendrés appartenant aux 15 groupements autorisés.

Mahâ kumbh mela : grande conjonction planétaire qui n’apparait que tous les 144 ans.

Mahant : chef de confrérie comme peut l’être un abbé dans son monastère.

Naga baba : naga signifie serpent et par extension exprime la nudité de certains ascètes.

Sadhana : ascèse.

Sadhu : ‘homme bon’, ascète renonçant faisant partie d’une confrérie hindoue.

Sanatana dharma : la ‘religion éternelle’, l’ancien terme qui désigne le fondement de la tradion indienne depuis le védisme jusqu’au renouveau actuel de l’hindouisme.

Sangam : confluent du Gange, de la Yamuna et de la Sarasvati mythique.

Shiva ratri : la Nuit de Shiva, l’une des fêtes les plus populaire de l’hindouisme qui clôt traditionnellement le mea de Prayag.

Sattvique : pur, lumineux, spirituel, stable, équilibré.

Tambus: tente où s’installent les babas sur des sites provisoires.

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