Psychopathologie du Maitre et du Disciple

Psychopathologie du Maitre et du Disciple

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Sri Saccidananda Yogi et Rodolphe Milliat

En remettant de nouveau sur le tapis la relation de maitre à disciple, je conviens très volontiers que ce sujet prend chez moi des allures assez obsessionnelles et ce, depuis ma rencontre décisive, il y a une trentaine d’années, avec mon maitre Sri Saccidânanda Yogi. Il est clair que cette quête relationnelle avait germé encore plus en amont, dès mon enfance, dans une recherche de paternité spirituelle. J’ai commis beaucoup d’articles et j’ai souvent témoigné de ce que j’ai vécu dans cet apprentissage qui m’a ‘forgé’ en yoga. Mais je voudrais aujourd’hui aborder la question sous un angle un peu particulier, à savoir la psychopathologie singulière du maitre, de même que celle du disciple, tout aussi singulière, quoique différente. Je distinguerai pour cela différents modèles et comportements psychologiques qui aideront peut-être le lecteur à clarifier les relations complexes dans lesquelles ils peuvent un jour ou l’autre être impliqués.
Je suis bien conscient que je m’aventure sur un terrain extrêmement glissant qui peut heurter les uns ou les autres, plutôt que de les aider à démêler les fils complexes de la relation humaine dans le cadre de la spiritualité. Cet article est une réflexion ouverte sur les motivations obscures, les comportements inconscients, répétitifs et les besoins fondamentaux des êtres humains dans leur quête spirituelle. Je recommande au lecteur de ne pas chercher à identifier celui ou celle qui se cache derrière chaque phrase, dans l’actualité du yoga, dans ses écoles ou dans ses ashrams, car en réalité nous pouvons tous nous y reconnaître dans nos comportements et dans nos aspirations. Je ne me risquerais pas à cette rédaction si quelque fait divers venait alimenter le dénigrement du yoga, révélant une fois encore un abus de confiance ou une manipulation psychologique mais c’est plutôt le contraire auquel on assiste dans l’actualité. L’image du yoga est au beau fixe ! A la ville comme à la campagne, les cours sont remplis par des pratiquants qui ont une image très positive du yoga. Je souhaite qu’il le reste ; j’espère sincèrement que ma réflexion va dans le sens d’une compréhension apaisée.

LE PRESTIGE DU YOGA
Tout bien considéré, la plupart des gens ne pratiquent pas le yoga dans une optique spirituelle et même ceux qui s’en préoccupent ne sont pas nécessairement en quête d’un maitre spirituel. Mais il existe une autre composante générale aux cours de yoga : les élèves sont presque tous persuadés qu’ils ont pour professeur le meilleur et le plus compétent qu’ils puissent trouver ! Cette tendance très positive est excellente pour une bonne intégration des contenus du cours de yoga mais elle en dit long sur les projections inconscientes qui nourrissent notre vision du professeur de yoga. Il ou elle est chargé d’une somme conséquente de qualités : rien de moins que beauté, santé, sagesse, déclinées par une voix calme et apaisante, avec une attention au corps, à ses sensations et ses émotions, qui ne peuvent pas laisser indifférents les élèves. Même si la spiritualité n’est pas directement abordée pendant les cours, on prête au professeur un haut degré de développement, on l’imagine en méditation ou en retraite, on fantasme sur sa maitrise exceptionnelle ! L’être humain parfait dans un métier idéal ! Reste au professeur à assumer cette idéalisation inévitable, à ne pas trop y croire et à faire de son mieux pour ne pas décevoir ses élèves ! Cette projection sur le professeur de yoga est beaucoup plus forte encore que sur tout autre enseignement ou situation professionnelle d’autorité. On en arrive à douter régulièrement de la compétence de son médecin, de celle de son prof de yoga, jamais ! Cette fascination-illusion est inhérente à la discipline du yoga, auréolée par des siècles de sagesse, de méditation, de magie, de prouesses physiques, de miracles et d’exemplarité dont il est l’objet. L’Orient mystérieux dont il est issu renforce encore son prestige et dans ce contexte, la relation guru-shishya semble moins gênante pour les occidentaux que leur méfiance naturelle pour toute autorité institutionnelle.

LES DEUX VISAGES SPIRITUELS

Amma et ses dévots

Amma et ses dévots

Mais qu’en est-il réellement de la dimension psychologique individuelle dans un engagement spirituel comme le yoga ? Le yoga panse-t-il toutes les plaies et guérit-il toutes les névroses dès lors qu’il est suffisamment et durablement pratiqué ? La relation de maitre à disciple est-elle en soi suffisamment thérapeutique au point qu’elle dispense de toute autre forme de prise en charge ? Certaines questions portent en elles-mêmes leurs réponses dans la manière dont elles sont formulées. Je vais tout de même les illustrer en faisant appel aux souvenirs des uns et des autres. Ceux qui ont fréquenté quelques ashrams en Inde ou quelques regroupements spirituels en Europe vont revivre quelques souvenirs. Il existe dans l’entourage de chaque maitre un cercle protecteur de disciples dévoués qui assurent l’intendance et la sécurité. Des structures importantes, mobilisant des foules considérables de milliers et de millions de personnes, ont évidemment besoin d’ordre, de protection et d’organisation.

Satya Sai Baba

Satya Sai Baba

Les rassemblements autour d’Amma ou de feu Satya Sai Baba nécessitent à l’évidence protection, service sanitaire et discipline. Dans leur entourage comme dans les ashrams ou les communautés plus modestes, vous trouverez toujours des cerbères acariâtres, des dévots investis dans la protection et le service de leur maitre à tel points qu’ils en deviennent désagréables, méprisants, voire racistes vis à vis des visiteurs. Or ce rôle de gendarme, le maitre ne l’assume pas en public et le délègue volontiers à des tiers, pourvu qu’ils soient efficaces et sans état d’âme, afin de conserver de leur coté une image de miséricorde et de sainteté. Dans les films policiers, un interrogatoire est toujours géré par un couple d’enquêteurs dont l’un joue le rôle du vilain flic et l’autre celui du flic humain, compréhensif, prêt à recueillir les aveux. Or cette répartition des rôles est reproduite dans toutes les communautés spirituelles, d’autant plus aisément que la discipline et l’effacement de l’égo y sont des valeurs reconnues et indispensables à la progression recherchée. La sincérité des personnes qui se retrouvent piégées dans le ‘mauvais rôle’ d’une communauté spirituelle n’est certes pas remise en question ; bien au contraire elles s’y livrent avec délectation, croyant purifier leur âme dans leur service ingrat. Cependant elles continuent d’entretenir leurs tendances autoritaires ou sadiques. Ce dévouement dans l’abnégation, qui rend tant de services au maitre spirituel, est proprement une négation de la dimension psychologique qui l’anime. La dévotion, le sens du service, la mauvaise image assumée, sont un ensemble de comportements qui entérinent une conduite de répétition aussi néfaste et stérile que la croyance en une vie paradisiaque méritée après beaucoup de souffrance et d’asservissement.

Tout accès à des responsabilités est vécu comme un honneur, une prise en considération du maitre, la preuve d’une reconnaissance, la marque d’une évolution personnelle. Cette mise en avant officielle peut être un formidable vecteur de développement si elle rehausse nos qualités mais elle est anti spirituelle si elle nourrit nos tendances asociales et morbides. Un maitre se doit d’être suffisamment psychologue pour ne pas favoriser de telles conduites de répétition.

LE SYNDROME DE LA 3ÈME PERSONNE
La relation au maitre est sensée dissoudre l’égo du disciple, principal obstacle à son émancipation. Cette affaire est bien trop complexe pour se satisfaire de vagues généralités. D’un coté il est vrai que la centration forcenée sur soi-même est un fléau dans la réalisation spirituelle ; de l’autre coté une absence de valorisation narcissique est une calamité pour celui qui ne s’est pas encore détaché complètement du monde des apparences. Or, fort peu d’entre nous se sont détachés complètement du monde de la dualité et des apparences. La réalité est têtue et puissante et celui qui voudrait s’en abstraire par des arguments métaphysiques fera bien de redoubler d’attention lorsqu’elle l’aura rattrapé un jour ou l’autre. Une fausse revendication de détachement cache souvent une blessure narcissique et une volonté de se faire reconnaître sur le plan de la spiritualité. Plus le domaine où l’on cherche à exceller est prestigieux et plus le traumatisme qui motive ce besoin de reconnaissance peut se révéler sévère. J’illustrerai ce risque par deux syndromes qui revendiquent l’effacement de l’égo. Le premier syndrome est celui de Ramana Maharshi, le second celui d’Alain Delon ! On ne peut trouver personnages plus illustres dans leurs catégories !

Ramana Maharshi

Ramana Maharshi

Ramana a approché à 17 ans la certitude de la mort, au point qu’il s’y est résigné en se couchant dans sa chambre et en l’attendant sereinement. Il se trouve qu’il n’est pas mort ‘physiquement’ mais qu’au même moment il a réellement abandonné toute identification à son propre corps ; il est mort ‘identitairement’ ! Ce cas est totalement unique dans pareilles circonstances, c’est à dire sans aucun événement particulier ni aide extérieure qui lui auraient permis de se libérer spirituellement. Beaucoup de maitres indiens parlent d’eux à la 3ème personne du singulier et ont ainsi renoncé à employer des mots comme ‘je’, ‘mien’ ou ‘moi’. Ce peut être une figure de style dans le monde indien particulièrement rompu à de telles valeurs mais dans le cas de Ramana, je suis convaincu qu’il a réellement perdu toute forme de limitation identitaire. Ce modèle continue d’inspirer des générations de chercheurs spirituels mais il donne aussi un mode d’emploi à des affabulateurs et à des escrocs.

Alain Delon

Alain Delon

Le syndrome d’Alain Delon est plus drôle quoique plus pathétique. Un jour certainement le comédien a dû parler de lui à la 3ème personne et les imitateurs de la radio et de la télé s’en sont emparés pour le ridiculiser. Conscient de ce qu’il représente au niveau international depuis des décennies – beauté, jeunesse, séduction, arrogance, magnificence, réussite ! – Alain Delon parvient difficilement à distinguer son corps mythique de celui qu’il habite quotidiennement quand il va aux toilettes, comme tout le monde, ou quand il se fait soigner confidentiellement par son médecin. Sa souffrance en public, quand il est en représentation officielle, est patente et j’ai une réelle compassion pour cet homme au visage ravagé par la douleur psychique, tenant des propos amers, tant il est déchiré par cette double image quasiment schizophrénique.
Le prétendant ou l’apprenti ‘maitre spirituel’ va à son tour devoir naviguer entre ces deux écueils, entre ces deux syndromes, s’il ne veut pas devenir fou.

GURU : PLAN DE CARRIÈRE
Il y a quelque chose de touchant dans la volonté d’un professeur de yoga à transmettre ce qu’il croit connaître mais pareille intention peut être polluée par une sacralisation outrancière de cette transmission. Lorsque que le narcissisme se nourrit de cette ambition, le professeur peut d’abord y perdre son âme, et accessoirement se constituer une fausse identité de sage, de ‘libéré vivant’ ou de prophète à la petite semaine. Le désir de sagesse et de libération spirituelle est la plus haute ambition de l’être humain mais son besoin forcené de le transmettre – ou de le monnayer – est déjà beaucoup plus suspect. A quoi bon se préoccuper de transmettre à tout prix ce que l’on a réalisé soi-même puisque, si cette réalisation est authentique, elle sera reconnue puis sollicitée à un moment donné par ceux et celles qui peuvent l’apprécier ! Je connais un nombre considérable de collègues (formateurs d’enseignants de yoga) qui ont établi dès leur jeunesse un plan de carrière pour devenir guru ! J’ai même en ma possession un mémoire de yoga qui s’intitule : « Suivre un Maitre, devenir un Maitre » ! Une telle obsession de se projeter dans la peau du maitre n’empêche pas la sincérité de leur démarche en yoga ; elle les incite hélas à se comporter en maitre, à s’habiller en maitre, à se prendre pour un maitre. S’il est vrai qu’un maitre n’a pas d’existence réelle avant qu’un premier disciple l’investisse d’un tel pouvoir, il est vrai aussi que certains esprits faibles ou certaines personnes affamées de spiritualité feraient n’importe quoi pour s’en inventer un. La pathologie du disciple chronique rencontre la pathologie du maitre auto proclamé. Pour ce dernier, une pente fatale est en train de l’engloutir. Il se construit d’abord un personnage puis il le nourrit de toutes sortes d’affabulations qui vont lui donner une consistance auprès de ses interlocuteurs. Des voyages fabuleux, des rencontres prestigieuses, des initiations secrètes, toutes inventées pour les besoins du personnage, rehaussent le prestige du narrateur et subjuguent le disciple crédule. Pareilles affabulations ne peuvent surgir que dans l’esprit d’un authentique mythomane mais il en existe autant dans le monde du yoga que dans toute autre corporation.
Chez un apprenti guru dont la volonté de puissance est affirmée mais dont la mythomanie n’est pas aussi flagrante, il existe une autre manière de séduire son auditoire : c’est l’affirmation d’une transmission dans une lignée authentique, si possible prestigieuse. Deux variantes sont possibles dans ce nouveau type de discours. Premièrement, c’est sur son lit de mort qu’un vieux maitre a donné des directives à notre jeune guru pour prendre sa succession, pour fonder un ashram, ou pour répandre la bonne parole à travers le monde. Comment peut-on résister à pareille injonction puisque le maitre en a décidé ainsi dans son dernier sursaut de conscience ? Ce serait désobéir au maitre et en même temps faire preuve de peu de compassion auprès de toute cette population en attente d’une éducation spirituelle, d’une guérison et qui sait, du salut peut-être ! Si la compétence tarde à être reconnue par ses pairs, au moins le discours sur la transmission ultime et l’ordination sur le lit de mort coupe-t-il l’herbe sous le pied à une reconnaissance avérée.
Deuxième affirmation invérifiable : l’initiation secrète ! Dans ce cas notre petit maitre auto proclamé mentionne un enseignement qu’il a reçu en Inde, à Varanasi par exemple – il faut choisir un endroit à forte valeur ajoutée – mais il n’a pas le droit d’en révéler la teneur. Mieux encore, cet infortuné initié n’a même pas le droit de révéler le nom de celui qui l’a adoubé ! C’est un code d’honneur de sa tradition et trahir cette promesse annule illico le lien initiatique. En fait, plus le mensonge est gros, plus il a de chances de séduire un public qui ne demande qu’à le croire.

LE PRESTIGE DE L’UNIFORME
Certaines revendications sont légitimes, authentiques et parfaitement vérifiables dans le petit monde yoga. Mais que peuvent-elles cacher éventuellement d’un strict point de vue psychologique ? Que disent-elles et que ne disent-elles pas ?

Satyananda et Niranjanananda

Satyananda et Niranjanananda

Certaines lignées ont plus de prestige que d’autres sur le marché symbolique de l’autorité spirituelle. Des traditions fort représentatives du yoga indien jouissent d’une mauvaise réputation en France pour l’unique raison qu’elles ont ignoré les instances européennes, les codes de conduite occidentaux et, erreur fatale ! elles ont formé des professeurs de yoga au sein de leurs propres institutions, sans respecter les programmes ni les durées minimales de formations autorisées. Je pense notamment au yoga de Shivânanda ou au Kundalini Yoga. D’autres lignées ont excellente réputation et honorent ceux qui s’en revendiquent. Les disciples de Satyânanda, de Saccidânanda Yogi, toutes les familles issues de l’enseignement de Krishnamacharya, mais encore ceux qui se revendiquent de la tradition des Nâths, ont une cote sans faiblesse. Mais pour ceux et celles qui n’auraient pas côtoyé directement ces personnages, quel est l’intérêt d’en revendiquer une part d’héritage? Il appartient à chacun d’analyser au plus profond de son cœur les bénéfices qu’il en tire et les devoirs qui lui incombent. Ayons toutefois en mémoire que le désir de renommée est souvent justifié par un narcissisme démesuré, et que la revendication d’un héritage peut être mue par la volonté de puissance et le besoin de reconnaissance dans le regard des autres. Mais si l’altruisme gouverne la transmission et si les compétences individuelles n’ont aucun besoin de revendiquer un héritage ou une lignée pour s’exprimer auprès des élèves, alors toutes ces mises en garde sont sans fondement !

LE GOUT DE LA MORT ET LE GOUT DE LA LIBERTÉ
Le Bouddhisme et le yoga de Pantanjali sont nés du constat de la tragédie de l’existence ! Selon ces enseignements prestigieux et à bien des égards admirables, la vie est un fléau incontournable. Le seul espoir d’y échapper, c’est d’en terminer avec le cycle du samsara (éternel recommencement des souffrances par renaissances successives). D’où les enseignements spécifiques et adaptés à partir d’un constat inéluctable. Certains mystiques, certains philosophes tout aussi prestigieux, en Inde comme dans d’autres traditions spirituelles, ont émis quelques réserves sur le malheur inéluctable de l’existence. En effet, n’y a-t-il pas une contradiction entre d’une part l’amour de la vie, l’empathie, l’accomplissement d’une œuvre, et d’autre part la volonté de terminer au plus vite le cycle du samsara ? Je mets en garde non pas contre l’idée d’une libération de la souffrance mais contre une tendance pathologique grave qui peut facilement s’emparer du discours bouddhiste ou de la logique yoguique. Alors, sous couvert de spiritualité, c’est l’amour de la mort qui l’emporte sur l’amour de la vie. C’est la tendance pathologique la plus grave qui se puisse rencontrer en psychiatrie et qui peut fort bien resurgir de manière très organisée, dans un copier-coller dont certains esprits brillants mais malades ont le secret. Derrière un désir de protection et de ‘retour aux sources’, peut se cacher une régression archaïque et un retour sur soi qui a pour origine ce que la psychanalyse appelle une ‘fixation incestueuse’. Les endoctrinements spirituels vers des pensées apocalyptiques et des élans sacrificiels sont tous dirigés par des psychopathes qui ont trouvé leurs victimes sous les auspices d’un discours prophétique. La fin du 20ème siècle a connu plusieurs dérives sectaires gouvernées par cette pulsion de mort dont certaines revendiquaient clairement une inspiration yoguique. Etant donné qu’on n’est jamais à l’abri du pire, il vaut mieux garder en mémoire les récentes utilisations frauduleuses pour mieux les circonscrire le moment venu, si elles doivent réapparaitre.
Pour toutes ces pathologies qui peuvent se rencontrer dans la perversion d’une relation spirituelle, je renvois à la lecture d’Erich Fromm et particulièrement de son magnifique ouvrage : « le Cœur de l’Homme ».

Erich Fromm

Erich Fromm

UNE RELATION À LA LIMITE DE L’ÉQUILIBRE
La relation entre un maitre et son disciple est difficilement explicable avec un vocabulaire psychologique car elle ne rentre pas dans les critères d’analyse contemporaine. La psychanalyse se méfie énormément de cette relation ‘dominant-dominé’ – ainsi la juge-t-elle – et n’hésite pas à lui attribuer des pathologies ou des perversions qu’elle croit reconnaître au regard de la théorie freudienne. Elle n’a pas complètement tord puisque des apprentis sorciers fantasment cette relation spirituelle, en miment grossièrement les attitudes et pervertissent ses éléments de langage au profit de leurs intérêts financiers, de leur appétit sexuel et de leur narcissisme démesuré.
La relation entre un professeur et son élève peut déraper lorsqu’elle prend une tournure confidentielle et qu’elle a besoin du secret pour évoluer vers l’initiation. La symbolique de l’initiation est un élément récurent d’un forme de délire mystique qui aboutit à une relation fusionnelle, avec de plus en plus de secret, un manque de transparence dans les actes, voire une interdiction d’en communiquer quoique ce soit à l’extérieur. Pourtant, si l’on analyse la relation de guru à shishya qui perdure depuis des millénaires, on y retrouve assurément les éléments du secret et de l’isolement. La cérémonie d’initiation n’est pas publique ; la réception d’un mantra personnel est une affaire totalement privée ; certains enseignements tantriques nécessitent une confidentialité absolue… L’authenticité d’une transmission ne dépend pas du secret mais plutôt du contenu réel de l’enseignement, du respect et de la compréhension que deux individus se portent mutuellement lorsqu’ils choisissent de se lier spirituellement. Ils devraient alors revendiquer fièrement leur lien, inscrit ou non dans une lignée officielle, et en assumer les règles, les enseignements, les devoirs éthiques et les conséquences spirituelles. Evidemment, si ces conséquences sont désastreuses et qu’elles n’aboutissent pas à des expériences spirituelles, à une ouverture au monde et à une progression dans la liberté individuelle, alors la relation dont il est question n’a aucune valeur fondamentale.
La condition absolue d’une transmission ésotérique est la reconnaissance mutuelle. L’inconscient se libère entre deux êtres qui procèdent alors comme s’ils continuaient une relation qui a commencé il y a très longtemps, peut-être dans des vies antérieures, et qui s’actualise soudain pour reprendre le fil d’une évolution interrompue. Cette reconnaissance du cœur ne s’explique pas ; elle s’impose ! Si un tel sentiment apparaît, aucune crainte ne peut être justifiée, même lorsque la relation initiatique reprend son cours dans des conditions inattendues, en dehors des sentiers battus ou des traditions religieuses balisées.
Reste un cas de figure qui ne ressort ni de la psychopathologie ni la ‘reconnaissance mutuelle’, c’est l’empressement d’un professeur à transmettre à certains de ses élèves, et de manière ésotérique, un enseignement pour lequel il se croit missionné. Si l’élève se voit proposer une relation particulière, et donc privilégiée, il est soumis à deux sentiments contradictoires ; il est à la fois flatté et gêné. Il ne veut pas décevoir son professeur mais il ne veut pas rentrer non plus dans une confidentialité ambiguë. Cette proposition peut partir d’un bon sentiment mais il est totalement illusoire d’accélérer contre son gré l’évolution d’un élève ou l’éveil d’un proche. La volonté de l’un est illusoire si la détermination de l’autre n’est pas au rendez-vous.

TROIS VERTUS – TROIS ÉPREUVES

Arthur Scnitzler

Arthur Scnitzler

Tout bien considéré, comme le prétendait Arthur Schnitzler, il n’y a que trois vertus : l’objectivité, le courage et le sens de la responsabilité ! Nous pouvons appliquer ces vertus à la quête spirituelle et à la relation de maitre à disciple en étant sûrs de ne pas nous tromper. Mais pour reconnaître la valeur d’un maitre spirituel il existe encore trois critères absolus qui déterminent à coup sûr la valeur et les intentions d’une personne auprès de qui nous serions susceptibles de nous engager. Ces critères concernent le rapport à l’argent, au pouvoir et au sexe. Avant d’aller ausculter les reins et le cœur des hommes au regard de ces terribles critères, je propose d’abord de réfléchir à notre propre rapport à l’argent, au pouvoir et au sexe.
Essayons maintenant d’imaginer quelles sont les pressions énormes que subit une personne qui jouit d’une réputation spirituelle, qui de ce fait reçoit des éloges, est amenée à conseiller ses visiteurs, est invitée dans diverses manifestations prestigieuses, lesquelles rehaussent chaque fois encore un peu plus son prestige. Cet homme ou cette femme, selon ses tendances profondes, peut profiter de son autorité et de sa popularité pour s’enrichir car les opportunités de stages, de conférences, de formations et de publications affluent. Il ou elle peut encore multiplier les rencontres faciles, détourner la dévotion dont il fait l’objet pour un usage sensuel, multiplier les conquêtes et satisfaire ses pulsions sexuelles le cas échéant. Il ou elle peut conseiller les princes et les puissants qui ont besoin de sa caution morale, intellectuelle et spirituelle. Il ou elle peut accéder à des postes de représentation ou de prestige. Il ou elle peut tenter d’influencer des décisions et se retrouver sous les feux de l’actualité. La vie moderne, par ses accélérations technologiques et médiatiques, est infiniment plus tentatrice et périlleuse que ne l’étaient les périodes passées où certes l’argent, le sexe et le pouvoir avaient tout autant valeur de test, mais n’étaient pas à ce point corrupteurs.
Observons sereinement, sans cynisme ni sévérité excessive, comment réagissent dans notre milieu spécifique les vedettes du yoga, les illustres swamis qui honorent nos invitations, les brillants conférenciers qui nous enseignent la spiritualité. Observons bien quel est leur rapport à l’argent et au pouvoir, à toutes les formes de pouvoir. Essayons de comprendre comment ils gèrent, comment ils utilisent leur charisme et leur capacité de séduction, inhérente à leurs qualités. Si au moins deux critères parmi les trois énoncés sont indemnes de toute suspicion, alors nous avons déjà affaire à une personne de qualité. Mais si par chance exceptionnelle les trois critères sont remplis incontestablement, indemnes de toute réserve, alors nous devons nous incliner devant une haute figure, un maitre inconditionnel. Nous pouvons nous en inspirer mais serions-nous capables de devenir ses disciples ? À terme, pourrions-nous aussi passer l’épreuve du triple examen ? Ce sont nos qualités de cœur, notre détermination et les circonstances de la vie qui nous donnerons l’occasion de le vérifier.

RM

Une réflexion sur “Psychopathologie du Maitre et du Disciple

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