Méditation réflexive

Méditation réflexive

méditation assise profil

A l’origine, cette méditation fut guidée cet été dernier, tôt le matin, entre six et sept heures,   dans le cadre des « méditations tantriques » au CEFYTO Bretagne. Elle suppose donc une posture assise et immobile mais elle a été réécrite et suffisamment développée pour être lue tranquillement, indépendamment de son contexte initial, en restant cependant dans l’esprit de la méditation.

 Différentes couches d’identification se présentent successivement à notre conscience, quand elles ne sont pas emmêlées confusément. Les enseignements classiques de la méditation nous exhortent à l’équanimité devant tout ce qui apparaît à la conscience, puisque tous les phénomènes mentaux auxquels nous sommes soumis apparaissent et disparaissent. Le yoga se définit lui-même depuis l’Antiquité indienne comme une cessation des mouvements de la conscience. Ce sont là des méthodes radicales et des analyses pertinentes qui ont fait la preuve de leur efficacité. Cependant, rien ne nous empêche d’y ajouter une touche de réflexion et de nous servir de tous les phénomènes qui apparaissent à la conscience, sans en être dupes, mais sans les nier ou les refouler, plutôt que de les considérer seulement comme illusoires et dépourvus d’intérêt, dans l’optique de la méditation. Cette méditation « réflexive » utilise d’abord la sensibilité corporelle, puis plonge dans les méandres des émotions et de l’inconscient, pour tenter de se désidentifier progressivement de toutes les strates encombrantes qui constituent notre personnalité.

La sensation du moi, c’est principalement ce qui apparaît à notre conscience, en permanence, dans un présent qui se déplace. Or nous savons tous que nous ne devons pas confondre ce qui apparaît à la conscience – ce qui est constitutif du moi – avec ce qui est en vérité notre personnalité profonde, et qu’on pourrait appeler le soi ou bien l’âtman. Nos savons cela, nous faisons cette différence intuitivement, ou bien nous en sommes informés par nos lectures, par des leçons auxquelles nous avons assisté, même si nous n’en avons pas fait directement l’expérience. Nous n’avons nul besoin d’une éducation élevée ou d’un cursus d’études supérieures pour comprendre la différence entre le moi et le soi.

Première identification : notre rapport sensoriel au monde extérieur

les 5 sens

les 5 sens

Considérons d’abord ce qui apparaît à la conscience à travers nos sens externes. Nous en appelons donc à ce que nous pouvons percevoir ici et maintenant, autour de nous… les bruits domestiques que nous finissons par oublier, tant il sont inhérents à notre cadre de vie, les bruits qui nous parviennent de l’extérieur comme le roulement des véhicules en milieu urbain ou les chants des oiseaux dans un environnement champêtre… les odeurs peut-être, le contact de la peau avec nos vêtements ou avec le sol. Généralement, en méditation assise, les yeux sont fermés, si bien qu’aucune image, aucune lumière n’apparaît à la vue, venant de l’extérieur. Les sens sont en permanence ouverts vers l’extérieur mais le récepteur des sens – à savoir le mental – ne perçoit qu’une toute petite partie de ces stimulations. C’est ce rapport entre le mental et les sens externes qui forme notre première identification.

Nature et méditation

Nature et méditation

La conscience est occupée plus ou moins par les messages qu’elle reçoit des sens externes et le mental construit, utilise ces informations dans un sens ou dans un autre, la plupart du temps dans l’indifférence, mais parfois aussi dans le plaisir et le déplaisir. Or nous savons que cette occupation mentale presque permanente à l’état de veille n’est pas notre nature profonde.

La première fonction pratique de la méditation assise consiste précisément à s’isoler du foisonnement des informations extérieures, et à ne plus réagir en interaction permanente aux stimuli sensoriels. Ainsi la posture assise et immobile agit-elle rapidement comme un isolant sensoriel, pour peu que la température corporelle soit préservée de trop grandes variations thermiques d’une partie du corps à l’autre. En effet, le sens du toucher est parmi nos cinq sens celui qui peut encore se manifester le plus fréquemment en méditation. L’immobilité et le recouvrement par un châle ou une couverture viendront à bout de cette dernière perturbation. Une fois maitrisée l’épreuve de l’immobilité, il ne fait pas de doute que tout prétendant à la méditation saura se tourner vers l’intérieur.

Deuxième identification : notre sens interne

Privé de sa source principale d’informations, le mental recherche immédiatement de nouvelles sources qui pourraient satisfaire son appétit insatiable. Le champ qui se présente alors à la conscience immédiate est donc celui des sensations internes. Cette urgence de l’occupation, de la transformation et de l’interprétation des informations, se reporte donc naturellement sur ce qui est perçu de l’intérieur dans la méditation assise. Nous nous sentons davantage concernés par cette seconde source d’informations intimes, et par voie de conséquence, notre tendance à les considérer comme agréables ou désagréables en est renforcée. Illustration typique : un débutant ne cesse de se demander avec inquiétude si sa douleur dans les genoux (par exemple) ne risque pas de s’amplifier ; il devient alors plus préoccupé de ce qui va se passer dans un futur proche et de ses capacités à prolonger l’expérience méditative, que de son aptitude à vivre l’instant présent.

La posture assise et son immobilité sont des facteurs d’exacerbation de la sensibilité interne. Nous nous identifions très facilement dans la méditation aux sensations internes que nous recevons. Dans la période d’apprentissage – qui peut varier de quelques semaines à quelques années, selon le degré d’adaptabilité de chacun – les sensations engendrées peuvent être gênantes, ainsi l’engourdissement des jambes, l’ankylosement, la fatigue du dos, les douleurs articulaires, les douleurs de contact, tout ce que le mental range dans l’ordre du déplaisir. Mais avec l’expérience, bien d’autres sensations s’éveillent et sont résolument appréciées par le méditant dans l’ordre du plaisir ! Il existe même un plaisir immense à parcourir la dimension subtile du corps, dans l’ouverture et la vibration des zones subtiles du corps telles que âdhâras et cakras. L’élévation ou la descente de la conscience dans la verticalité du corps, sont encore des sensations que nous vivons de l’intérieur dans l’ordre de l’agréable. Agréables ou désagréables, nous savons cependant intimement que cette conscience, que ce sens interne si développé en yoga ne représente cependant pas notre nature profonde. La paix, la joie et la béatitude sont évidemment des expériences agréables que nous souhaitons pour le moins prolonger ou reproduire le plus souvent possible. Cependant nous ne parvenons pas à les imposer dans le quotidien de notre existence si nous nous attachons précisément à la cause ou à la technique que nous avons employée pour qu’elles surviennent momentanément à la conscience. La paix, la joie et la béatitude sont le substrat réel de notre nature profonde. Nous en sommes de plus en plus convaincus au fur et mesure que nous les expérimentons dans nos pratiques spirituelles. Notre véritable nature reste encore voilée par d’autres formes d’identification qui perturbent notre plein accomplissement.

Troisième source d’identification, de constitution du moi : les émotions.

Visions chamaniques

Visions chamaniques

Considérons maintenant les émotions au moment où elles apparaissent à la conscience. Au fil de cette méditation, seul compte le présent dans son perpétuel renouvellement. Après que les sensations externes ont disparu de notre champ de conscience, après que nous nous sommes lassés d’interpréter ce qui émerge du sens interne, aussi bien dans le plaisir que le déplaisir, voilà qu’apparaît notre univers émotionnel ! Et ces émotions sont en relation directe avec notre rapport à l’autre dans nos relations humaines, parfois aussi dans nos relations avec les objets, avec le monde, avec la nature mais surtout, surtout, les relations humaines ! Les interrelations sont la pâte principale de nos émotions. Il est très difficile de se désidentifier de toutes les formes d’émotions qui nous assaillent, qui nous envahissent et qui s’actualisent en permanence.

En méditation nous ne sommes pas assaillis constamment par nos émotions, mais lorsque cela se produit, nous en sommes bouleversés, principalement parce que nous sommes surpris par des associations ou des souvenirs qui remontent à la surface, et que nous n’avons pas invités, mais qui se manifestent impudemment dans leur brutalité. C’est alors que nous comprenons notre difficulté à nous maintenir dans l’équanimité face aux émotions, et dans cet étonnant maillage des relations humaines. Plutôt que de se persuader intellectuellement d’une distance salutaire vis à vis de tous les phénomènes mentaux, la voie tantrique consiste à entrer complètement dans l’énergie vibratoire des émotions. Elle nous apprend à vivre les émotions dans leur aspect archétypal, sans nous identifier aux circonstances et aux relations qui peuvent les susciter ou les relancer à tout moment.

Observons dès maintenant nos émotions dans le domaine relationnel, comment elles nous occupent puissamment, parfois même continuellement, comment elles nourrissent le discours intérieur. Chez les êtres humains que nous sommes, l’identification émotionnelle est plus puissante que les deux précédentes, à savoir les capacités sensorielles qui captent les informations externes, et le sens interne. Le moi se nourrit tout autant des affects et des émotions qui sont du domaine interrelationnel, que de nourriture matérielle. Soit dans la relation directe, soit dans la réminiscence des relations passées, mais toujours s’actualisant dans la conscience du présent. Jusqu’à présent ces trois domaines d’identification sont des domaines conscients qui s’actualisent dans le présent renouvelé et qui nous permettent d’affirmer :

– «’j’existe par mes sens, par mes sensations de plaisir, de souffrance, par mes émotions, même si elles sont envahissantes, et elles sont tellement envahissantes qu’elles cachent la plupart du temps ma véritable nature ! »

L’inconscient, quatrième cause d’identification

L'Inconscient

L’Inconscient

Il y a comme une espèce de paradoxe à considérer que l’inconscient pourrait être une cause d’identification. N’est-il pas contradictoire en effet, d’envisager que ce qui, par sa définition, est précisément non conscient, pourrait être identifié comme une forme de conscience du moi ?

Nos comportements et nos émotions ne sont pas seulement déterminés par les interrelations que nous entretenons dans le quotidien. Dans une large mesure, les domaines subconscient et inconscient déterminent ce que nous sommes et ce à quoi nous nous identifier dans le présent. Mieux vaut ne pas ignorer les divers aspects de la psychologie des profondeurs pour mieux dévoiler progressivement la véritable nature du soi. Ces couches successives que nous allons seulement évoquer – sans être en mesure de les traverser ni de les résoudre – sont les plus opaques, les plus denses et les plus résistantes. Et pour détailler ces différents domaines de l’inconscient, nous en distinguerons quatre strates complémentaires.

La mémoire karmique

Le premier niveau relève de nos imprégnations et de nos tendances ; c’est ce que la philosophie indienne appelle les samskâra et les vâsanâ. C’est cette masse d’informations et d’expériences passées qui conditionne le présent, qui limite considérablement notre choix d’existence en nous poussant vers telle recherche plutôt que telle autre, en actualisant sa pression inconsciente à travers nos désirs, nos rencontres, nos reconnaissances interrelationnelles inconscientes. Ces vâsanâ – ou tendances – qui n’ont de cesse de s’actualiser au bout de cette chaine puissante, trouvent leur aboutissement logique dans la conscience du moment présent, laquelle conscience instantanée est la plupart du temps inconsciente de ce qui l’anime.

Nous pouvons limiter cette chaine de causes et de conséquences à notre vie post natale, à savoir à cette vie présente, comme nous pouvons remonter tout au long des causes et des conséquences dans une chaine beaucoup plus longue, faite de vies antérieures, successives et innombrables que notre conscience réelle aura traversées. Le soi est immortel ; seul le moi se colore successivement, d’une vie à l’autre, et d’une expérience à l’autre. Voilà pour notre mémoire individuelle profonde, inconsciente, appelée karmâshaya.

La mémoire génétique

Arbre généalogique

Arbre généalogique

Mais une autre forme de mémoire apparaît, sans contradiction aucune avec la précédente, c’est la mémoire générationnelle, celle de nos aïeux, de nos parents, celle qui nous est transmise à la fois dans notre patrimoine génétique et dans notre patrimoine psychologique. Dans notre époque moderne où la culture scientifique a pris le pas sur la culture humaniste, les notions de génétique ne nous sont pas étrangères et nous considérons avec intérêt le patrimoine génétique dont nous sommes dépositaires. La médecine du futur se dirige à marche forcée vers la thérapie génique et la manipulation du génome humain. Nous acceptons globalement ce virage important pour l’avenir de l’humanité parce que nous espérons résoudre bon nombre de maladies lourdement handicapantes. Cependant nous ne parviendrons jamais à nous extraire de notre patrimoine génétique ou alors, nous cesserons d’être des humains.

L’acceptation de notre mémoire psychologique, inter générationnelle, est bien moins évidente que celle de notre patrimoine génétique. Les nouvelles psychothérapies qui travaillent ces domaines interpersonnels ne sont pas défendues par des lobbies aussi puissants que ceux qui dirigent la recherche scientifique en laboratoire. Et pourtant, comment est-il possible de nier la force inconsciente des répétitions dans les comportements, des transmissions traumatiques de génération en génération ?

La tradition indienne considère que notre mémoire générationnelle remonte jusqu’à sept générations avant nous, mais il n’y a aucune raison pour s’arrêter là, et nous pouvons à bon droit nous sentir dépositaires, à la fois d’un point de vue génétique mais aussi d’un point de vue psychologique, de bien plus de générations passées. La psychologie indienne admet comme une évidence que nous sommes le produit de notre karma, de l’activité de notre vie actuelle, de nos existences passées, mais encore de notre mémoire générationnelle. Cependant, elle évite soigneusement de travailler en profondeur cette mémoire, par exemple dans la résolution des conflits.

Paradoxalement, les nouvelles psychothérapies occidentales travaillent et labourent en profondeur les souvenirs traumatiques – que ce soit ceux de cette vie actuelle, mais encore dans les souvenirs qui la précèdent, dans les expériences périnatale et fœtale, et en remontant plus encore en amont dans les vies antérieures – alors que la philosophie générale de l’Occident reconnaît difficilement la chaine des existences, la réincarnation n’étant pas considérée comme une évidence dans la pensée occidentale. Ceux qui fréquentent assidument l’Inde et ses habitants savent bien que les relations humaines y sont au moins aussi compliquées qu’ici en Europe. Les non-dits et les tabous empoisonnent les relations familiales, les relations sociales, les relations spirituelles ; ils sont présents dans les familles autant que dans les ashrams et se transmettent ainsi de génération en génération, sans pouvoir être résolus par la parole libératrice, ni par l’énoncé des sentiments, ni par le courage de constater les faits, lorsqu’ils sont évidents.

Il nous appartient à nous autres, êtres humains, chercheurs de liberté et de vérité, citoyens du monde, de ne plus alimenter la chaine des secrets délétères et des conflits irrésolus qui se transmettent de génération en génération. Notre inconscient est porteur de conflits qui ne nous appartiennent pas mais dont nous avons hérité dès notre conception. C’est un bien étrange cadeau qui nous est livré dans notre berceau. Que cette méditation soit l’occasion de rompre définitivement avec l’alimentation permanente dont nous sommes les vecteurs inconscients ! Alors seulement, mais assurément, chacun d’entre nous pourra se consacrer à nettoyer cette autre couche invisible, profondément enracinée dans les générations passées, qui obstrue le Réel en s’agrégeant à tant d’autres couches.

La mémoire collective

Visions chamaniques

Visions chamaniques

La troisième mémoire inconsciente est celle de notre clan, de notre race, de notre pays, de notre patrie, de toutes les formes d’associations humaines auxquelles nous nous sentons viscéralement appartenir. Même si, particulièrement en France, il semble interdit de prononcer de tels mots, pour ne pas réveiller les démons dont nous avons été témoins dans notre passé collectif, cette forme d’identification n’est nullement illusoire, ou alors tout est illusion ! La négation de nos appartenances ancestrales et culturelles est une forme de défense idéologique et circonstanciée. Le primat de la laïcité et de l’égalitarisme, avec son idéal d’intégration, est assurément contre productif lorsqu’il empêche l’émergence des traumatismes historiques. Par mémoire collective, je ne fais pas référence à une identité collective en permanente reconstruction, ni à une histoire officielle déclinée diversement au cours des temps selon les aléas de la volonté politique, mais à une authentique mémoire individuelle et expérientielle qui a accès aux réminiscences de nos histoires collectives. Il n’est guère possible d’y accéder autrement que par des états de conscience modifiée. Ils se produisent en dehors de la conscience de veille habituelle, bien trop conditionnée sur le mode défensif pour laisser émerger des souvenirs traumatisants d’ampleur collective et dans un passé qui précède largement notre vie actuelle.

La voie royale pour y accéder est celle des substances psycho actives – comme certaines substances naturelles ou leur synthèse moléculaire en laboratoire – ou encore des modifications d’états de conscience que nous pouvons qualifier d’« holotropiques » – accidents de la vie ou phénomènes d’enstase par des moyens yoguiques – et qui nous ramènent subrepticement à une mémoire collective, en revivant par le détail des évènements historiques dont nous n’avons jamais entendu parlé et qui se relèvent d’une authenticité stupéfiante lorsqu’ils sont confrontés à la connaissance des spécialistes.

La mémoire phylogénétique

Visions psychédéliques

Visions psychédéliques

Enfin, cinquième mémoire inconsciente, tout aussi difficilement accessible autrement que par des substances psycho actives et des conditions holotropiques : la mémoire phylogénétique, à savoir la mémoire de notre espèce, et au-delà même de notre espèce, en remontant dans le temps, dans des temps infinis, des milliers, des millions voire des milliards d’années ! Ceci est possible uniquement dans les expériences psychédéliques mais c’est une éventualité, attestée par des psychiatres et des chercheurs « scientifiquement corrects », qu’il serait imprudent ignorer, même si leur hypothèse semble a priori totalement farfelue. Il apparaît donc que notre conditionnement ne se limite pas à notre histoire personnelle post-natale, même si elle est révélée par l’analyse de ses traumatismes, de ses peurs, de ses pulsions et de ses frustrations. Le conditionnement ne se circonscrit pas davantage au fil des récentes incarnations, ni de la mémoire déployée de notre arbre généalogique. Pour se libérer de la puissance de la mâyâ, il faut encore envisager nos appartenances culturelles, historiques et civilisationnelles, il faut même considérer l’ensemble des espèces, leur évolution et leur ramification pour englober l’essence de toutes les formes de vie et la multiplicité de la conscience dans la manifestation.

Nous sommes donc traversés, habités par toutes ces mémoires : mémoire karmique, mémoire génétique, mémoire familiale, mémoire collective, et encore mémoire phylogénétique. Dans cette redécouverte de nos appartenances, tous les mythes créateurs dans la diversité des cultures et des civilisations, tous archétypes jungiens sont les bienvenus, mais encore toutes les formes totémiques des peuples premiers et toutes les découvertes à venir de nos expérimentations psychiques. L’un ne se révèle qu’à travers le foisonnement du Multiple. La barrière du temps et de la causalité cède enfin à l’intuition et à l’expérience lumineuse de la psyché.

L’identification projective, cinquième source de conditionnement

Enfin, la cinquième source d’identification prend corps à partir du présent et ne remonte pas vers le passé pour expliquer le présent mais se dirige essentiellement vers l’avenir. Chacun d’entre nous se distingue par ce qu’il souhaite devenir, par les projets qu’il chérit au plus profond de lui-même, ou encore par la manière dont il veut évoluer dans sa vie spirituelle, professionnelle, familiale. Et c’est une forme d’identification aussi puissante que les précédentes. Pour la comprendre, il nous faut revenir au présent et à notre identification sociale et familiale. Je me définis ! J’accepte ma condition familiale, mon emploi, ma fonction sociale parce que je suis aussi identifié par l’autre et défini comme tel ! Je suis le fils de …, la fille de …, le père ou la mère d’untel et untel. D’ailleurs si je ne l’assume pas, c’est bien pire encore car je me construis en dépit de ma condition ou contre ma condition, et celle-ci risque d’être encore plus lourde que si je la prends sereinement en considération. Ma fonction sociale et mon métier, que j’en sois fier ou pas, que je les revendique ou non, sont une vitrine à partir de laquelle je suis perçu superficiellement. Cet éclairage sur une définition sociale momentanée est lui-même complètement dépendant du regard de l’autre sur nous-mêmes. Admettons pour l’exemple que nous soyons définis par l’observateur comme « professeure de yoga et mère de trois enfants ». Nous sommes prisonniers du regard de l’autre qui nous définit, qui nous positionne dans la hiérarchie sociale et les rapports familiaux. Nous pouvons être en conflit avec ce regard extérieur et ne pas avoir le même regard sur nous-mêmes, cependant il nous est très difficile de survivre en dehors de ce qui nous définit dans la collectivité, même si nous y participons à minima. Et dans cette situation plus ou moins conflictuelle, nous voilà en train de projeter notre avenir, nos désirs, l’orientation de notre existence ! Même le désir de se retirer dans une grotte ou de vivre reclus dans un monastère est une projection de soi-même dans un avenir espéré ! La plupart d’entre nous, je présume, se définissent dans l’enceinte du yoga, de la spiritualité, mais c’est encore une forme d’identification qui masque, dirons-nous, la réalité ontologique, la réalité absolue du soi. Or nous avons besoin de cette force projective pour assumer notre existence jour après jour. Même si toutes les vâsanâ étaient dissoutes et si plus aucun désir ne venait à se formuler, il faudrait nonobstant encore assumer la difficile et extraordinaire condition humaine, car elle est celle par laquelle la conscience opère. Cette conscience infinie, synonyme de paix et de joie, à laquelle nous aspirons, rien ne nous garantit qu’elle soit accessible en dehors d’une expérience individuelle, soumise aux aléas de la manifestation, et limitée par le nom et la forme ! Pure hypothèse que la conscience désincarnée !

Albert Hoffman père du LSD

Albert Hoffman père du LSD

Méditons maintenant sur ces strates mélangées qui colorent l’appréciation que chacun a de lui-même. Essayons, sans nier ces cinq réalités enchevêtrées, de revenir à une conscience qui ne serait pas habitée par les identifications successives. Prenons conscience de nos réalités croisées, pour mieux envisager intuitivement la partie essentielle de nous-mêmes qui n’en est pas affectée. Et chaque fois qu’apparaît à la conscience un mouvement du mental, acceptons-le comme un cadeau et tentons de le reconnaitre comme l’une des cinq grandes formes d’identification. Le jeu du mental vient nourrir maintenant celui de l’intellect et de la conscience pure. Si la plus infime sensation corporelle se manifeste, nous savons maintenant l’identifier. C’est une source de méditation. Si une émotion ou un souvenir nous apparaît et s’actualise dans la conscience, là encore, nous en utilisons la saveur, issue de notre souvenir rémanent, comme une force qui renvoie à notre véritable conscience. C’est véritablement le cœur de la démarche tantrique que de se servir de toutes les opportunités de la conscience en perpétuelle actualisation. C’est considérer chaque expérience comme une coloration du moi, en même temps qu’un miroir qui nous renvoie à notre véritable nature. Dans ces nouvelles conditions d’exploration, le mental, l’égo, les identifications, les sensations internes ou externes, les émotions ne sont plus des ennemis, encore moins des illusions, mais bien les seules et uniques expériences qui nous permettent de traverser le Réel. Chaque expérience nous renvoie à notre nature profonde, éternelle, sans mouvement. Conscience pure et existence ! Sat, Cit, Ânanda !

Rodolphe Milliat

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